Zhōnglí Quán (鍾離權) — Le général alchimiste

Zhōnglí Quán (鍾離權), également connu sous le nom de Hán Zhōnglí (汉钟离), est l’aîné des Huit Immortels (八仙 Bā Xiān) et est souvent considéré comme le chef et la figure la plus ancienne du groupe. Ancien général militaire de la dynastie Hàn qui se tourna vers la cultivation taoïste après une défaite dévastatrice au combat, il incarne la transformation du pouvoir mondain en maîtrise spirituelle. Il est le maître de Lǚ Dòngbīn (呂洞賓) et, à travers cette lignée, une figure fondatrice de l’école Quánzhēn (全真, Perfection complète) du taoïsme, où il est vénéré comme l’un des Cinq Patriarches du Nord (北五祖 Běi Wǔ Zǔ) sous le titre de Maître Ancêtre du Vrai-Yang (正陽祖師 Zhèngyáng Zǔshī).

Origines historiques et légendaires

Zhōnglí Quán est traditionnellement situé à l’époque de la dynastie Hàn (206 av. J.-C.–220 apr. J.-C.), ce qui fait de lui le plus ancien des Huit Immortels. Il naquit à Yānjīng (燕京, près de l’actuelle Běijīng). Son nom de courtoisie était Jìdào (寂道). Il est aussi appelé Maître de la Chambre des Nuages (雲房先生 Yúnfáng Xiānshēng).

Selon la légende, sa naissance fut accompagnée de rayons lumineux éclatants emplissant la pièce. Il ne pleura pas pendant sept jours entiers après sa naissance, puis prononça ses premiers mots : "Mes pieds ont erré dans le palais pourpre des immortels ; mon nom est inscrit dans la capitale de l’Empereur de Jade." Dès la petite enfance, sa physionomie portait les marques d’un destin exceptionnel — un large front, des oreilles épaisses, des yeux profonds et des lèvres écarlates.

La défaite du général

Suivant l’exemple de son père, Zhōnglí entra au service impérial et s’éleva jusqu’au rang de général. Il fut chargé de défendre les frontières de l’empire contre les forces tibétaines. Lors de sa dernière campagne, cependant, son armée fut mise en déroute.

Une version de l’histoire ajoute un rebondissement remarquable : l’immortel Lǐ Tiěguǎi (李鐵拐), observant depuis les cieux, reconnut que la prouesse martiale de Zhōnglí le conduirait à un succès mondain toujours plus grand — titres, honneurs, richesse — qui l’empêcherait à jamais de poursuivre le Dao. Pour le sauver de ce destin, Lǐ Tiěguǎi descendit déguisé dans le camp ennemi et révéla les positions des troupes de Zhōnglí, assurant ainsi sa défaite. La déroute fut un acte de sauvetage spirituel.

Seul et fuyant dans les montagnes, Zhōnglí rencontra un vieil homme — décrit selon les versions comme un moine, un chaman ou un ermite — qui le conduisit à un sanctuaire isolé. Pendant trois jours intensifs, le vieux maître lui enseigna la philosophie taoïste, les méthodes alchimiques et l’escrime du Dragon Vert (青龙剑法 Qīnglóng Jiàn Fǎ). Lorsque Zhōnglí se tourna pour remercier son maître, l’homme et sa demeure avaient disparu.

Chemin vers l’immortalité

Après son enseignement dans la montagne, Zhōnglí Quán se consacra entièrement à la cultivation spirituelle. Il se retira en ermite, pratiqua l’alchimie et la méditation, et mit ses capacités au service des autres. Son acte de compassion le plus célèbre fut de transmuter des pierres en argent pendant une famine, en produisant suffisamment pour nourrir toute une communauté de paysans affamés.

Il finit par maîtriser l’art de créer l’élixir d’immortalité et, selon la tradition, monta au ciel sur le dos d’une grue.

Le maître de Lǚ Dòngbīn

Le rôle le plus décisif de Zhōnglí Quán dans l’histoire taoïste est celui de maître de Lǚ Dòngbīn. Il orchestra le Rêve du millet jaune qui éveilla Lǚ à l’impermanence de la vie mondaine, puis le soumit aux dix épreuves avant de l’accepter comme disciple.

Même après lui avoir transmis les secrets de l’alchimie intérieure, Zhōnglí refusa d’enseigner à Lǚ l’art ultime de la vie éternelle tant que son disciple n’aurait pas accompli trois mille bonnes actions. Lorsqu’il mit Lǚ à l’épreuve en lui proposant de lui enseigner la transmutation des métaux vils en or, Lǚ demanda si l’or resterait de l’or pour toujours. Zhōnglí répondit qu’il redeviendrait ce qu’il était après cinq cents ans. Lǚ refusa ce savoir, disant qu’il ne voudrait pas tromper les générations futures qui pourraient hériter de ce faux or. Cette réponse démontra la profondeur morale que Zhōnglí exigeait.

Leurs dialogues sur l’alchimie intérieure furent consignés dans le Zhōng-Lǚ Chuándào Jí (鍾呂傳道集, Anthologie de la transmission du Dao de Zhōnglí Quán à Lǚ Dòngbīn), un texte fondateur de la tradition Nèidān.

Iconographie

Zhōnglí Quán est immédiatement reconnaissable dans l’art : une figure ronde et joviale, la poitrine nue et le ventre exposé, une longue barbe descendant jusqu’au nombril, et les cheveux rassemblés en chignons ou mèches distinctifs aux tempes. Il est souvent représenté riant ou buvant du vin.

Son récipient magique est un grand éventail de plumes (ou un chasse-mouches en crin de cheval), réputé posséder le pouvoir de ressusciter les morts, de soumettre les démons et de transmuter les pierres en métaux précieux. Il est parfois représenté tenant une pêche d’immortalité. Son éventail symbolise le pouvoir transformateur de la sagesse et le principe taoïste d’alternance entre Yīn et Yáng — un instrument doux capable d’une force immense.

Il est vénéré comme le patron des orfèvres travaillant l’argent, en écho aux légendes alchimiques de sa compassion créatrice d’argent.

Place parmi les Huit Immortels

En tant qu’immortel le plus âgé et le plus ancien, Zhōnglí Quán représente la force, la transformation et le pouvoir de l’auto-cultivation. Là où Lǚ Dòngbīn incarne l’idéal du lettré bretteur, Zhōnglí incarne le sage — une figure qui atteignit l’immortalité par la combinaison d’une discipline spirituelle personnelle et d’une action compatissante dans le monde.

Son parcours de général militaire à maître spirituel reflète un enseignement central du taoïsme : le véritable pouvoir ne vient pas du contrôle des autres, mais de la maîtrise de soi. Sa volonté d’abandonner le statut mondain pour la solitude des montagnes, puis son usage ultérieur de pouvoirs alchimiques pour servir les plus pauvres plutôt que s’enrichir lui-même, font de lui un archétype de la cultivation morale taoïste.